Fortement inspirées par l'architecture, les matériaux de construction et de bricolage, les sculptures de Simon Thiou sont issues de l’observation d’espaces de transition : zone périurbaine, chantier, salle d’attente…. Poursuivant des recherches amorcées au cours de ces dernières années d'étude, se dessine aujourd'hui l'amorce d'un parcours cohérent marqué par l'architecture moderne, sa géométrie, sa structure, ses matériaux et leur précaire pérennité.

L'œuvre intitulée Les Rémanents, réalisée durant sa résidence au Frac des Pays de la Loire, est née de la rencontre d'une scène que l'on pourrait rapidement qualifier de « désolée » : un poteau de béton arraché git au sol, ses racines de ciment encore tenaces et figées résistent malgré leur vacuité. Cette œuvre porte probablement en mémoire ces arbres en béton des Frères Martel réalisés en 1925 dans l'euphorie de l'utopie moderniste qui glorifiait les nouveaux matériaux comme promesse d'un monde providentiel. Près d'un siècle s'est écoulé, et le déracinement d'un poteau ordinaire, sa mise à terre, évoque nos paysages actuels abîmés, les décors banals de nos villes étendues. Ces gisants portent en eux toute la force et la puissance d'un soulèvement à la violence sourde. Simon Thiou extrait de ce réel ordinaire une force poétique par la modélisation en 3 dimensions de la photographie initiale. Nature morte ou sculpture de trottoir figée dans la mémoire d'un appareil photo, l'objet ruiné et abattu s'est mué en dessin profilé. Dans ce passage, l'artiste transforme l'existant en projet, le passé en avenir. Cette inversion de la temporalité inscrit cette œuvre dans la continuité d'un travail sur la mémoire qui traversent ses œuvres (le titre de la sculpture en témoigne). Les Rémanents dessinent aussi l'amorce d'une prolifération, ils sont aujourd'hui au nombre de trois et leur développement est en cours. Ils sont posés au sol, entravent l'espace, barrent la route, et semblent défier la mesure du lieu, tels des encombrants majestueux avec qui le spectateur doit composer. La relation à l'architecture se joue à nouveau dans cet instant de confrontation au lieu d'exposition.

Les trois sculptures réalisées à partir d'un polystyrène gris et moiré à la découpe soignée offrent dans la distance prise avec le réel une même qualité immatérielle. L'aspect industriel des œuvres de Simon Thiou renforce cette impression. Mais loin de confier la réalisation à d'autres, l'artiste avec la maîtrise d'un savoir faire qu'il expérimente, prend à bras le corps la question de la fabrication comme élément fondateur d'une pratique de la sculpture. Ce positionnement rapproche Simon Thiou d'une nouvelle génération de sculpteurs qui réinvestissent gestes et maîtrise technique dans la découpe, l'assemblage, le façonnage des matériaux. Des techniques apprivoisées et expérimentées pour un rendu soigné, industriel, un bricolage de haut-niveau.

Du bricolage il en est question dans l'œuvre Sans titre réalisée à partir de la forme des boîtes à onglets. Ces boites qui se présentent sous la forme d'un profilé en U sont des gabarits de coupe utilisées en menuiserie, produites de manière industrielle et standardisées. Réalisées et façonnées ici par l'artiste en bois noble (en hêtre), elles ressemblent à s'y méprendre à cet outil commun que l'on voit dans tout atelier de bricolage. Regroupées en nombre (il y en a plus d'une trentaine), elles s'inscrivent dans l'usage de la prolifération comme système de construction inhérent à la pratique de la sculpture par l'artiste. Devant l'apparent désordre de leur disposition au sol se joue une organisation sur un plan orthonormé, une grille discrète qui sous-tend leur placement. A l'instar des plans de villes américaines ou d'une toile de Mondrian, le quadrillage assoit la composition et induit la relation des éléments entre eux. La notion d'intervalle entre les boîtes qui n'est jamais le même, crée un rythme chaotique sorte de contrepoint à l'harmonie géométrique de la grille. Les espaces entre-deux, les vides structurent ainsi l'ensemble, tout comme les découpes des boîtes, ce réseau d'obliques si semblables et pourtant toutes différentes. Au développement potentiellement infini, cette ensemble de pièces uniques déplace et remet en jeu les piliers de la modernité.


Vanina Andréani
(texte réalisé suite à une résidence au Frac des Pays de la Loire, Carquefou)